dimanche 3 juin 2012

nouveau bilan !


Trilogie New-Yorkaise, Paul Auster
Voilà un roman que j’ai dévoré. En trois histoires plus ou moins longues, l’auteur soulève les questions de l’identité, de l’écriture, de la vérité de la fiction et de la vie. Toujours les personnages sont en quêtes, observent, attendent. Quelle est la part de vérité et de mensonge dans ce que nous voyons du monde ? Cité de Verre ou Chambre dérobée ? Disparus ou non ? Les revenants sont partout, que ce soient les personnages ou les souvenirs.
Je n’en dirai guère plus, car je me souviens surtout des impressions que m’a donnée cette lecture : l’impression de toucher à nouveau à de la grande littérature, à celle qui pose les grandes questions sur le monde et sur elle-même, ainsi qu’à un grand style.
Je délaisse souvent mon blog cette année ; mais je n’oublie pas le plaisir qu’il y a à seulement coucher sur le papier (virtuel certes, mais page blanche tout de même) , les titres des livres que j’ai lus et qui ont jalonnés mon quotidien. Je me souviens de là où j’étais quand je l’ai lu, de ce que je me disais que j’aurais dû faire plutôt que d’avaler les pages (parce qu’avec ce roman je me suis surprise à avaler, alors que jusqu’alors j’apprenais juste à mâcher, déglutir, digérer des livres simples, qui font du bien). Je me suis attelée à la complexité avec Auster, sans le savoir, et renouer avec la littérature m’a donné le coup de fouet qu’il me fallait.
Depuis je lis beaucoup plus, beaucoup mieux. On ne peut mieux illustrer cette histoire de boulimie et de siestes digestives, que je tiens de Sartre je crois. Sauf que là ce fut pire qu’une sieste ; ce fut une disette, une période troublée, où l’intérieur ne trouvait pas de nourriture qui rassasiât. La vie avait pris le pas sur la fiction, dans ce qu’elle a de difficile, de troublant, de bouleversant aussi, de beau et de vivant.

La mort du Roi Tsongor, Laurent Gaudé
Dans une volonté de lire un roman qui n’évoque pas les sentiments, je me suis plongée, me surprenant moi-même, dans un ouvrage aux allures de conte oriental. Et ce fut chouette. En fait Laurent Gaudé raconte la guerre de Troie, à sa manière. J’ai aussi revue des images du Seigneur des Anneaux en lisant, et ça m’a plu. Je ne sais trop que dire de plus, à part que ça a été une bonne surprise !
Ah si quand même, concernant le rapport entre le titre et l’œuvre : contrairement à ce qu’on pourrait penser, il ne s’agit pas de raconter les évènements qui précéderaient la mort de ce personnage. Gaudé raconte en réalité ce que provoque sa mort : un tas de bouleversements dont de nombreux hommes et femmes, princes, guerriers et héritières, seront les victimes. Une tragédie à rebours.

Sobibor, Jean Molla
Lier l’anorexie à la question des camp, il fallait le faire. Et bien là c’est fait, et pas mal réalisé. A travers son problème dont la jeune fille cherche l’origine, se délie l’histoire d’un collaborateur maître des camps de la mort. Sobibor est d’ailleurs le nom du camp en question. J’avais déjà entendu évoquer ce titre, et je cherchais à savoir ce qu’il recouvrait : pour le coup, je n’ai pas été déçue, et l’ai lu très vite. Toutefois le thème reste dur ; il n’est jamais facile de se retrouver confronté à la question des camps, quelle que soit le traitement qui en est fait.

Apocalypse Bébé, Virginie Despentes
Le prix Renaudault qui sort en poche, je me suis dit qu’il était temps de le lire cet ouvrage dont on avait beaucoup parlé lors de la rentrée littéraire 2010. C’est donc chose faite, et avec un sentiment de rassasiement. Je n’ai pas été du tout déçue par ce roman, road trip qui mêle personnages et points de vue, détectives lesbiennes, femme à la Gabriel Sollis, jeune fille en déroute, bonne sœur et attentat. Tous les destins se croisent, évoluent, du sombre au brillant, du changement pour certains à la mort pour les autres. Un roman complet, qui comble par la variété des thèmes et des styles, puisqu’à chaque personnage son atmosphère et son parler. Un roman qui ne laisse pas indifférent, que j’ai eu aussi du mal à lâcher ; si j’osais, je dirais que j’aurais aussi voté pour lui en 2010 :).

Jours sans faim, Delphine de Vigan
Laure est anorexique, elle se soigne, elle reprend du poids, de la force, redevient elle-même. Elle tente de comprendre pourquoi elle en est arrivée là, pourquoi elle a infligé ça à son corps et à son esprit. Une centaine de pages pour raconter trois mois d’hôpital qui sont parfois difficiles, parfois joyeux, parfois heureux et même un peu amoureux. Un court roman touchant.

Cheyenne, Didier Van Cauwelaert
Il est tout jeune, elle est hôtesse l’air ; ils vont tomber amoureux, surtout lui. Ils vont se perdre de vue, la vie, normal ; et puis il va la retrouver. Enfin, c’est ce qu’il croit…
Un roman de jeunesse qui se lit très vite, qui émeut, qui surprend. Je ne dévoilerai en tout cas rien de la fin… !

Sous les vents de Neptune, Fred Vargas
Ma première rencontre avec Adamsberg, le fameux commissaire fétiche des romans de la célèbre Fred Vargas. Une rencontre riche en rebondissements, riche en psychologie aussi, une intrigue dont on devine rapidement les rouages à condition de faire confiance au personnage d’Adamsberg, complexe, guidé par ses instincts et son grand intellect. Je ne dirai rien donc de l’intrigue. Tout ce que je puis dire, c’est que ce fut un bon moment de lecture. Sinon j’ai commencé récemment Dans les bois éternels du même auteur, avec le même personnage principal, et ai été un peu déçue… Adamsberg devient peu à peu un type, ses traits deviennent grossiers, et rend l’ensemble un peu décevant. Mais je compte tout de même reprendre bientôt ma lecture car l’histoire de revenants, qui donne il est vrai quelques frissons dans le dos, m’a mise en haleine.

Le magasin des suicides, Jean Teulé
On a bien rit avec ce roman. Je dis on parce que je l’ai lu à haute voix avec mon piti chat, et on a bien ri. C’est comme du théâtre, comme une comédie. Les gens viennent au magasin des suicides comme à la pharmacie, chercher le meilleur remède pour mettre fin à leurs jours. C’est drôle, un peu noir parfois, tragique à la fin, mais surtout amusant. Il va bientôt sortir en film d’ailleurs !

Un Pedigree, Patrick Modiano
C’est l’autobiographie de Modiano dont on parle beaucoup et que je n’avais toujours pas lue. Comme pour tous ces livres que je n’ai toujours pas lus et que je voudrais lire, vient un jour où je peux dire que c’est chose faite. Ce jour est arrivé en avril 2012 : j’ai lu l’autobiographie de Modiano. Et bien c’était bien du Modiano : rapide, sans fioritures, avec parfois des indéterminations et des à peu près. Un peu obligé quand on écrit à partir de bribes de souvenirs attachés à des tickets de métro, à des lieux incertains, des noms vagues, des adresses froissées… Une reconstitution, une quête d’identité. Modiano dans toute sa splendeur et sa dimension intime.

Les Lépreuses, Henri de Montherlant
Une bonne surprise ! Je pensais que ce serait un roman un peu désuet du début des années 1900, mais rien à voir. Quatrième tome de la série des « Jeunes Filles », ce roman raconte l’histoire d’un auteur, Pierre Costals, libertin avéré et macho sans nom. Via des lettres et des passages de récit, on découvre (ou plutôt j’ai découvert, parce que normalement il s’agit de commencer par le premier tome, et non par le dernier…) à quel point il joue avec les sentiments de toutes ces jeunes filles qui tombent amoureuses de lui les unes après les autres, prétendant pour qui la passion littéraire, pour l’autre la dévotion christique, pour la dernière la nécessité d’accomplissement intime et sexuel. Bref tout un bouquet de jeunes filles en fleurs, mais que Costals n’arrose pas ou peu. Presque jamais il ne répond à leurs lettres, les laissant dans une attende qui les broie les unes après les autres.
J’ai lu ensuite Les Jeunes Filles, dans lequel le cynisme et l’ignominie de Costals sont encore plus jouissifs. On croirait un Valmont, mais un Valmont terrible. C’est horrible de dire ça en tant que jeune fille également, mais franchement, lisez et vous verrez à quel point elles sont ridicules également. Bref, peu de personnages remarquables dans ces romans, mais une histoire qui, malgré  sa vanité, me plaît. Il y a d’ailleurs encore deux tomes à découvrir !

Mr Vertigo, Paul Auster
Etonnant que Paul Auster raconte une histoire pareille. Au regard du premier article de cette page, on ne s’y attend pas. L’histoire c’est celle d’un jeune garçon qui a un don, qui le découvre peu à peu grâce à un initiateur et qui va apprendre à le maîtriser. Ce don, c’est celui de voler. Finalement il s’avère que ce n’est pas un conte, mais un roman d’apprentissage, apprentissage qui révèle les difficultés de la vie, surtout à la fin. Un très beau roman.






mercredi 23 mai 2012

Nouveau Nancy Huston


Infrarouge, Nancy Huston

Le dernier roman de Nancy Huston vient de sortir en poche ; une aubaine !
Mon troisième de cette auteur, et une étrange surprise. Je n’ai pas eu le sentiment de retrouver celle qui a écrit L’Empreinte de l’ange, roman tout en retenue, en finesse et en émotions. Ici on est face à une héroïne qui semble pleine d’assurance, avec un fiancé, une passion (la photographie), un boulo reconnu (photographe favorite d’un journal) et pourtant un lourd passé. Rena a plus d’une faille, derrière le viseur de son appareil photo. Des failles liées aux vices subits dans l’enfance, des accrocs amoureux et sexuels, des fascinations…
On est peut-être plus proche de Dolce Agonia… mais toutefois, il est beaucoup question de vice, de sexe et de blessures dans ce roman fait de réminiscences. Le double de Rena, Suba, voix amie qui l’accompagne partout, l’enjoint sans cesse de « raconter » le souvenir que suscitent en elle les situations ou les individus qu’elle rencontre. Individus et paysages lumineux et exotiques puisque tout cela se passe lors d’un voyage en Italie. Lieu romantique par excellence, Florence est le théâtre pour elle de résurgences plus ou moins douloureuses. Le lecteur devient un peu le voyeur des souvenirs mais aussi des fantasmes de l’héroïne, qui accompagne son père et sa belle-mère pour ces vacances censées les reposer, les rapprocher peut-être.

Bref c’est un peu du voyeurisme tout ça ; certes c’est plaisant, la subversion ça fait palpiter, mais quand même, parfois c’est un peu trop. J’ai aimé cependant, mais c’était étrange. La fin est d’autant plus étrange qu’elle est bouleversante. Ce voyage aura véritablement transformé Rena, mais on ne sait pas si ce sera dans le bon ou le mauvais sens. Une sorte de cure de jouvence dont l’issue reste inconnue pour le lecteur.
Sorte de parcours initiatique à rebours et intérieur, le roman retrace le passé pour mieux voir l’avenir. Florence devient une sorte de bain révélateur à lumière infrarouge (méthode spéciale qu’utilise Rena pour révéler les émotions cachées de ses sujets de prédilection, les hommes en pleine jouissance… je ne saurais pas en dire plus). Rena sort de ce bain différente, plus faible semble-t-il, quoi que…
La fin est donc surprenante, la construction du roman déjà vue mais intéressante. Un roman vite lu, agréable, sans trop de prise de tête. Et avec du style, notons le bien. C’est Nancy Huston quand même. 

Remarque post-écrit : je viens de lire quelques critiques de ce roman, et il est que justement, ce sont les thèmes de prédilection de l’auteur qui sont déployés ici, dans un style et une trame narrative (les réminiscences en forme de musées personnels) remarquables. Comme quoi on ne peut bien juger d’un auteur que si on le connaît un minimum, et pas uniquement en ayant deux de ses livres. Et puis après, ça reste une affaire de goût et de ressenti !

Une remarque encore : la couverture du livre de poche est un peu glauque... on dirait un peu une peinture de Munch qui aurait pris la pluie...

mardi 1 mai 2012

Pennac était un corps



Journal d’un corps, Daniel Pennac

Au XVII siècle, le moi est haïssable ; au XVIIIème, parler de soi est tabou. Au XIXème et au XXème, les autobiographies fleurissent. Au XXIème siècle, le corps s’exhibe, et ce jusqu’en littérature. 

Pennac exhibe son corps face au lecteur. Enfin que dis-je, son corps, pas vraiment, plutôt celui d'un personnage qui tient le journal de son corps, un freluquet qui devient un écorché, un athlète des encyclopédies, et surtout un personnage qui finalement meurt. Donc ça ne peut être Pennac, ce corps en exposition. Mais pourtant...

Ce corps, il le fait venir sur le devant de la scène, il le fait (de)venir obscène. Pas du tout dans un sens péjoratif, pas du tout trivial, grotesque. A travers cette autobiographie d’un genre nouveau, véritablement BIO, puisqu’il s’agit bien du corps, l’auteur de Chagrin d’école et de La petite marchande de prose nous fait voir une nouvelle facette de lui, ou plutôt change l’angle d’observation. Loin de l’autobiographie traditionnelle où il est question des topoï de l’enfance, des grands bouleversements sentimentaux, de divers traumatismes psychologiques, Pennac nous livre ici, année après années, les bobos de son corps et toutes les jouissances physiques qui, deux face d’une même médaille, ponctuent l’existence humaine. 

Sa jeunesse (ou celle de son "héros qui parle de son corps à travers le je", mais je n'y reviendrai pas!- a été plutôt fleurissante, avec des moments de découverte et moult bobos, dont un récit de grève de la faim assez spectaculaire. La vie au pensionnat est quant à elle riche d’évènements burlesques et d’inventions hilarantes, tel que le jeu de loi du dépucelage, dont je me souviens encore deux mois après ma lecture. Vous avez sans doute également eu connaissance par un média ou un autre du fameux passage de l’équilibriste, autrement dit la description de l’explosion jouissive qui ponctue en finale la masturbation. 

Avec les années, le corps ne change plus mais devient plus vulnérable. Finies les immenses jouissances, finies les grands écarts de conduite et les embardées chevaleresques ; on vieillit, le corps aussi (surtout lui peut-être…). Il y a le nodule dans le nez, les saignements, les acouphènes, bref, tous les bobos de la vieillesse. Super quand on a vingt-deux ans que de savoir de quoi sera fait l’avenir de notre corps !
Bon en tout cas un point commun avec l’autobiographie traditionnelle : on pleure, on rit, on souffre, on jouit. Par le corps certes, mais les sentiments sont là également. En creux il y a aussi bien entendu des histoires d’amour (ou plutôt de fesses), des histoires de familles (ou plutôt de décès et de chutes dans le jardin), des histoires de cauchemars et de rêves (autrement dit de sueurs froides et d’éjaculations nocturnes). Par le corps, l’homme. On en revient toujours au même, même si le biais est différent. Et quel biais ! Une autobiographie déconcertante, un peu moins alléchante à la lecture que ne laissait présager le concept peut-être, mais un très bon souvenir.



Bilan après deux mois


Après une longue absence, petites chroniques des lectures de ces deux derniers mois…  Pardonnez les défauts de mémoire !

La ballade de Lila K, Blandine Le Callet
Une jeune fille abandonnée par sa mère dans un futur inquiétant, où tout le monde est épié. Un curieux monsieur qui la prend sous son aile et lui envoie des indices pour retrouver son identité. Des flash back, des souvenirs d’enfance sombres et déconcertants, des chats, et puis l’amour. C’est en gros ce que l’on peut dire de ce roman d’anticipation initiatique, dont l’héroïne est cette jeune fille qui finalement s’appellera Lila. Elle est attachante, bourrée d’intelligence, courageuse. Bref, c’est une héroïne. Ce qui lui est arrivé est plus que déconcertant, ça frise le glauque. Dans un monde futuriste aux allures de l’univers de Spielberg dans AI(Intelligence Artificielle), Lila, enfant, adolescente et adulte, se voit affronter des situations plus perturbantes les unes que les autres. Mais c’est pourtant tout ce qui fait le charme de ce livre, plein d’amitié et d’amour, malgré tout.
Un moment dépaysant, divertissant et assez marquant. 


Les heures, Michael Cunningham
Pour qui a lu Mrs Dalloway, c’est le roman idéal.
S’entrecroisent alternativement les destins de trois femmes : Clarissa Vaughan (hum hum, comme par hasard !), Laura Brown et Virginia Woolf elle-même. L’auteur nous raconte la journée de ces femmes plus ou moins ordinaires, l’une étant éditrice, l’autre écrivaine et la dernière mère au foyer. Il y est question de vie, d’ennui, de suicide, d’amour,… Bref, de tout ce qui peut faire la vie d’une femme aux alentours de la quarantaine. Un roman très agréable et enrichissant, surtout quand on a lu Virginia Woolf.
Je n’ai pas vu le film, mais je pense que ça vaudrait le coup. 



Charly IX, Jean Teulé

Le dernier Teulé venant de sortir en poche, forcément…
Mais j’ai été déçue.
Certes l’histoire est prometteuse : un jeune souverain doux et complaisant qui se transforme en fou furieux assassin sulfureux et malingre, ça laisse présager de grands moments ! C’est vrai qu’il y en a des grands moments : la chasse à cours dans le palais, les changements du calendrier qui déchaînent les paysans (on comprend l’origine du muguet le 1er mai par exemple), les complots étranges qui se trament contre le roi, et j’en passe. En outre ce roman permet de mieux comprendre l’Histoire, en la regardant du côté de l’intime (comme souvent avec Teulé).
Mais alors pourquoi n’ai-je pas aimé ?!
Parce qu’il en fait trop. Charles IX ou Teulé, je ne sais pas. Mais il y a trop de violence, trop d’anecdotes sanglantes, trop de caricature. La transformation du doux prince en bête avide de sang, et ce sur uniquement un an, est poussée à son paroxysme. Selon moi, trop c’est trop… Après, à vous de juger !


Le jour avant le bonheur, Erri de Lucas

Le récit bouleversant d’un jeune garçon devenu adulte, qui nous raconte les lieux de son enfance, la guerre, ses refuges. La ville prend dans ce roman une place singulière. Elle est le théâtre de toutes les violences, mais aussi de toutes les passions, de tous les désirs, de tous les amours.
Un très beau roman, un condensé d’autobiographie, de nostalgie et de poésie.

Désolée de ne pas parvenir à en dire davantage, mais il y a trop longtemps que je l’ai lu. Je ne me souviens presque que du plaisir que j’y ai pris…


A suivre !!!!

dimanche 26 février 2012

Exit Ghost


Exit le fantôme, Philippe Roth

Nathan Zuckerman vit en ermite depuis plus de onze ans, à plus de deux-cents kilomètres de New-York. Mais vient toujours un jour où l’ermitage doit voir partir son locataire, pour un temps plus ou moins long. Dans le cas de Zuckerman, ce n’est rien moins que sa vessie qui fait office de déclencheur ; parce qu’elle se déclenche trop souvent, justement. Agé de plus de soixante-dix ans, notre monsieur souffre d’incontinence, en plus d’une impuissance liée à un ancien cancer de la prostate. Pas de chance…
Pourtant, après une vie où rien ne se passait, où tout était réglé, c’est la chance, ou plutôt le hasard, auxquels Zuckerman cède la place. En deux jours à New-York, il se retrouve plus de fois confronté aux hasards de la vie qu’au cours des onze dernières années. On aurait pu croire que le monsieur, cet écrivain double de l’auteur, se serait terré bien à l’abri dans sa chambre d’hôtel, sans bouger, avec ses vieux livres, en attendant que la tempête passe. Mais contre toute attente, c’est l’inverse qui se produit.
Notre homme, parfois victime d’un alzheimer naissant qui lui embrouille l’esprit, répond présent à toutes ces sollicitations du destin. New-York ça bouge ; alors il joue le jeu, et entre dans la ronde un peu diabolique de toutes les tentations de la grande ville.
La première des opportunités n’est pas des moindres : une annonce pour échange de maisons avec un couple de new-yorkais. La trentaine, lui bon parti et aimant, elle riche et séductrice. En plus de l’aventure du déménagement (qui aurait pu suffire à notre homme vu son âge, mais ne faisons pas dans l’humour noir), c’est l’aventure de la passion qui repointe le bout de son nez après toutes ces années d'hibernation. Jamie fascine Nathan, et il ne cesse d’imaginer des scénarii en forme de dialogue entre elle, la jeune femme désirable, et lui, l’homme terni et diminué par l’âge. Une quinzaine d’années plutôt, alors qu’ils se rencontraient pour la première fois, lui grand écrivain, elle étudiante à la plume attentive, il semblait lui avoir plu. Mais maintenant, les années ayant laissé leurs traces, la fascination n’est plus vraiment de la partie, et encore moins l’attirance…
Bref, il tente de séduire une jeune femme bien plus jeune, alors que tout autour de lui lui montre qu’il n’est plus vraiment à la hauteur du rôle. La porte de sortie et son panneau Exit semblent clignoter quelque part… 

Richard Kilman est l’un de ceux qui, du haut de leur jeunesse musclée, lui rappellent qu’il n’est plus l’homme vaillant et plein d’espoir qu’il était. Ce Richard tueur d’homme (mais Zuckerman n’est-il pas déjà en passe de devenir un fantôme ?) cherche à réaliser la biographie de Lonov, un écrivain oublié qui aurait emporté avec lui un lourd secret, un secret à la mesure d’un Daniel Hawthorne (je ne spoilerai pas, même si ça n’a pas grande incidence sur le cours de l’histoire :p). Zuckerman, à juste titre, estime que ce serait tuer une seconde fois cet homme, dont la renommée littéraire, déjà bien mince, serait alors réduite à néant. Il s’oppose donc à Kilman, lequel, en plus de potentiellement devenir un biographe assassin, est également l’amant de Jamie, statut tant convoité par Zuckerman…
Au fil des rencontres et des opportunités, pendant une semaine plus riche en rebondissements que ses onze dernières années d’existence, on l’a dit, Zuckerman va peu à peu se rendre compte qu’il n’a plus tellement sa place dans le monde, mais aussi que la littérature et sa part de fiction se font peu à peu dévorées par le jeu de la vérité (où est l’autre moi proustien pour un homme comme Kilman ?), et que le monde va à vau-l’eau (il arrive à New-York en plein milieu des élections de 2004 qui voient la victoire de Bush). Tout semble bien flou et prêt à disparaître, comme ce fantôme, ce double de Roth, Zuckerman, qui signe semble-t-il avec ce roman la fin de sa carrière.
Le titre me fait d'ailleurs penser à une mise à pied, le créateur reprenant le dessus sur sa création, dans un dernier sursaut d’espoir, peut-être celui qui tout cela n’est bien été que de la fiction…

Le coeur cousu (et surtout ému)


Le cœur cousu, Carole Martinez

Soledad nous raconte une histoire surprenante : celle de Frasquita, sa mère, couturière magicienne. Aiguilles en main, cette jeune femme a, dès ses débuts, fait montre de talents exceptionnels. Mais comme elle le découvrira une nuit, initiée par sa mère à elle, elle n’est pas seulement une couturière hors pair ; elle a surtout des dons magiques. Rebouteuse aux fils arc-en-ciel, Frasquita va alors accomplir un certain nombre de miracles ; tout ce qu’elle touche de son aiguille se transforme, se sublime ou reprend vie.

Heureusement qu’elle a ces dons Frasquita, puisque dans son village, rien ne va comme elle le voudrait. La statue de vierge manque de vie ? Pas de problème, (attention je spoile !)on va lui coudre un cœur, et elle va rayonner. Son mari voit son coq favori anéanti lors d’un combat ? Rien de plus simple pour Frasquita que de recoudre plumes et plaies. Un jour c’est même un homme laissé pour mort à qui elle redonne visage humain. Tout ce qu’elle touche se transforme, se met à rayonner, à aimer même. Mais malgré tout, un jour, Frasquita quitte son village. Elle a été jouée par son mari (au sens propre!), et en plus de cela l’ogre sévit, et risque de s’attaquer à sa nombreuse progéniture. La jeune femme a en effet eu plusieurs enfants, des filles et un garçon, tous ayant une particularité : l’une ne parle pas, l’autre a aussi des dons, la dernière est revenue de la mort et le garçon est roux (conception moyennâgeuse de la rousseur, mais on est dans un conte, tout est possible !) . Soledad, la plus jeune, la toute dernière, née dans le sable du désert, est quant à elle, comme son nom le laisse entendre et comme on l’apprend dès l’incipit, destinée à la solitude.
A l’extérieur comme à l’intérieur du village, tout est un peu magique autour de Frasquita. Dans ce roman qui flirte avec l’épopée et le conte, on rencontre des sages-femmes un peu sorcières, des médecins mangeurs d’enfants, des révolutionnaires sanguinaires et des héros sans peur. Avec un tel casting, promesse est assurée : on ne s’ennuie pas.

Certes, certains épisodes doivent être pris tels qu’ils sont : fabuleux, dignes d’un conte, un peu abracadabrantesques donc. Mais dès lors que l’on garde cela en mémoire au cours de la lecture (presque 400 pages tout de même), on n’est presque jamais déçu.

Un dernier point est à noter : la dimension métatextuelle de l’ouvrage. La métaphore du fil, du tissu, de la couture, n’est pas sans rappeler l’étymologie du texte, à l’origine un tissu sur lequel on écrit. Soledad, qui raconte l’histoire de sa mère, n’a de cesse de nous rappeler qu’avec ses aiguilles, cette femme a tissé sa vie, comme à la fin elle l’a fait avec les robes de mariées de ses filles. Un destin retracé, cousu et recousu, harmonieux ou rapiécé, qui ne laisse pas en tout cas le lecteur indifférent.

dimanche 29 janvier 2012

Pennac était un cancre

Chagrin d’école, Daniel Pennac   

Où l’on apprend que le célèbre Daniel Pennac était un cancre.

     D’après le dictionnaire, le cancre désigne l’élève paresseux et mauvais. Étymologiquement ça vient de crabe ; et dans la nature, le crabe est l’animal qui marche à l’envers ou de côté. Le cancre est donc celui qui regimbe, qui marche à reculons des conventions, qui refuse de se fondre dans la masse. Bref, le mauvais élève. Pennac était donc un mauvais élève. Et pourtant, dès le début de son autobiographie, on comprend qu’il a réussi ; très bien réussi même, au point de passer à la télé. La mise en abyme est complète, le caractère fictif aussi : on est dans la mise en scène de soi, pure et simple.
     Pourtant sa mère a du mal à y croire, à ce succès. Pour elle, Daniel reste le mauvais élève, celui qui échoue, oublie tout,  a du mal. Le cancre de service. Même s’il a réussi, elle se demande ce qu’elle va faire de lui.

     Dans cette autobiographie en forme de vademecum à destination des enseignants, Pennac nous fait part de ce passé de mauvais élève qui l’a finalement mené jusqu’à l’agrégation, à l’écriture et plus tard aux plateaux télé. Mis en pension dès la cinquième, le jeune homme va être « sauvé » par quatre professeurs. Comme quoi les profs ne sont pas tous des tortionnaires.
     Ce roman-autobiographie-essai-confession fait la part belle aux enseignants, en mettant en scène un cancre qui a réussi (donc tous les élèves peuvent devenir quelque chose, même si on leur assène des "mais qu’est-ce qu’on va faire de toi" à longueur de journée). Un cancre qui a réussi et qui est même devenu un super prof, qui rend les élèves les plus rétifs champions d’orthographe, et les poissons rouges bibles de textes littéraires. Avec lui on apprend des passages de Tolstoï et Proust par cœur, et quand on est en cinquième, on corrige les dissert’ des lycéens. C’est bien beau tout ça, merveilleux, idéal, tout ce qu’on veut. Un super prof vous dis-je. Mais si on n’a pas été cancre avant, est-ce qu’on peut devenir aussi bon ? C'est ce qu'on peut se demander.
    Certes cela donne espoir quant au métier, on se dit qu’on peut toujours réussir à les faire avancer ces élèves plus ou moins intéressés, qu’ils peuvent progresser grâce à nous, comprendre ce que recèlent les pronoms adverbiaux y et en (j’y arriverai jamais, j’en ai marre, et autres tournures fort optimistes) ou encore se souvenir des passages célèbres de Madame Bovary parce que le super prof les leur aura faits apprendre par cœur. Pourtant je reste dubitative et circonspecte et tout ce que vous voulez face à cette réussite professorale quasi exemplaire. Je me demande comment, avec tout ça, il parvient à boucler le programme…

     Ce livre n’en reste pas moins une mine d’exemples et de réflexions pour tout professeur qui se respecte, et la confession de l’ancien cancre est menée de telle sorte que forcément, on adhère. Les élèves sont stéréotypés, mais en même temps dans une classe il y a toujours au moins un cancre, un caïd, le bon élève, la jolie fille et les autres. Les activités sont à la limite de l’extraordinaire, mais l’idée du plus peut permettre de réaliser le moins. Les idées vont à fond dans le sens des pédagogues, mais cela permet d’illustrer les thèses du clan adverse des intellectuels. Bref, c’est un livre qui donne des idées, plein d’idées. En plus de cela il est plaisant à lire, sauf au bout de 200 pages environ, moment au bout duquel j’ai commencé à en avoir marre et à lire en diagonal. Les réflexions sur l’école actuelle, la société et le reste m’agaçaient un peu. Toutefois je pense que je m’y replongerai un jour. C’est peut-être un peu un évangile pour les profs ce prix Renaudot 2007…

jeudi 26 janvier 2012

Incroyable extrêmement

Extrêmement fort et incroyablement près, Jonathan Safran Foer

   Que penser d’Oskar, cet enfant précoce, loufoque, qui invente tout le temps, et qui est obsédé par une chose : retrouver la serrure à laquelle correspond la clé qu’il a trouvée par hasard dans la chambre de son père. Ce père qui est mort dans l’attentat du World Trade Center. Que penser de ce gamin bizarre ?
   C’est un peu ce qu’on se dit quand on commence la lecture d’Extrêmement fort et incroyablement près. Déjà on s’est dit que le titre était incroyablement long. Ensuite, qu’il était extrêmement bizarre, et troublant.
   Troublant parce que c’est un roman polyphonique. On entend tour à tour Oskar, son grand-père qu’on ne connaît pas et qu’il ne connaît pas, et sa grand-mère, à côté de laquelle il vit. On ne comprend pas tout. On saisit surtout qu’Oskar comprend plein de choses qui nous échappent, et utilise deux cent fois par jours les adverbes extrêmement et incroyablement. Mais de moins en moins au fil de pages. Comme si sa voix se perdait ; comme si sa naïveté originelle s’en allait. Dans sa quête du souvenir de son père, de la manière dont il est mort, de la serrure qui enferme les réponses que la clé peut ouvrir, Oskar se laisse porter. Au fil des rencontres il y voit plus clair parfois, plus sombre parfois. Il grandit en tout cas.

   Roman d’apprentissage, si l’on veut. Roman de la filiation oui. Roman de la parole aussi. Le grand-père d'Oskar l’a perdue cette parole ; parce que la Seconde Guerre Mondiale a ses évènements traumatisants. Alors pour s’exprimer, il utilise ses mains ; pas le langage des signes ; juste les paumes de ses mains. Là où sont tatoué les mots OUI et NON. Oui et non pour vivre, dire sa peur et son amour. Pour le reste il a ses cahiers. Ses cahiers où il écrit qu'il ne peut dire, qu'il est désolé, et enfin ce qu'il ne peut dire. Et quand il n’a pas de cahier il écrit sur les murs. Sur le corps de sa femme aussi. Sur tout ce qui peut supporter des mots.
   Les mots sont parfois durs à entendre, à accepter. Ces derniers mots que le papa d’Oskar a laissés sur son répondeur sont les derniers liens qui le relient à lui ; les seuls indices qui contiennent peut-être la réponse à cette grande question : comment papa est-il mort.
   Des thèmes durs, délicats, mais traités avec brio. Un roman construit et artistique, une œuvre multiple, un patchwork d’inventivité et de sentiments. Ce n’est pas niais, loin de là. Malgré le style enfantin de l’ensemble, tout est très profond. On est ému, on réfléchi, on rit et on peut pleurer. Un roman incroyablement grand, que j’ai extrêmement aimé. 

dimanche 22 janvier 2012

L'empreinte de l'ange

L’empreinte de l’ange, Nancy Huston

Second livre de Nancy Huston qui me tombe sous la main et un univers totalement inattendu. Avec Dolce Agonia on nous a emmenés aux Etats-Unis fêter Thanksgiving ; dans L’Empreinte de l’ange c’est la France d’après-guerre qui sert de théâtre à l’histoire.
Rapahël, éminent joueur de flûte, a publié une annonce dans un journal : il recherche une bonne. Le roman commence in medias res, avec l’arrivée d’une candidate potentielle. Mais de potentielle cette dernière passera rapidement à recrutée, tout simplement parce que le musicien va en tomber amoureux.
S’ensuit une idylle à sens unique. Raphaël s’abyme d’amour pour Saffie (prononcer Zzzaffie), alors même que cette dernière reste froide et muette. Ce mutisme qui avait tant séduit le musicien finit par lui peser et lui poser question. Il pense que le mariage pourrait changer quelque chose à l’attitude de Saffie. Il l’épouse donc trois semaines après l’avoir rencontrée. Un mariage qui ne modifie pas leurs relations, loin s’en faut. Quelques temps après, Saffie tombe enceinte ; ultime espoir pour son mari de la voir changer. Mais rien n’y fait, la jeune femme reste le bloc de marbre qu’il a toujours connu. Ne parlant pas plus qu’il ne faut, s’occupant de son enfant comme d’un paquet qui mange et dort. L’existence du jeune couple et de sa progéniture - progéniture unique d’ailleurs puisque l’accouchement a occasionné la perte de ses organes génitaux internes- n’est pas promise à un avenir des plus joyeux…
…jusqu’au jour où Raphaël envoie sa femme auprès du célèbre spécialiste de la réparation des instruments à vent. Second coup de foudre du roman, mais cette fois réciproque. Les deux amants s’aiment après s’être à peine parlé ; et chaque fois que son époux part en tournée, Saffie se rend chez son amant.
Malgré le caractère magique et idyllique de la rencontre, tout n’est pas aussi rose qu’il peut sembler. Saffie et Andras le luthier n’ont en commun que l’amour. Elle est allemande, Andras est émigré hongrois. Tout les sépare, et on comprend petit à petit le mutisme de Saffie ; son enfance a été ponctuée par divers évènements traumatisants, son père ayant été nazi. Andras ne comprend pas son indifférence au monde qui l’entoure, lui fais fréquemment des reproches à ce propos. Peu à peu ils ne se comprennent plus, mais restent tout de même liés, jusqu’à ce qu’Andras assiste aux répressions de 1961. Il en revient transformé, et le clivage est d’autant plus grand entre eux. Cela fait bientôt 1 mois que Saffie n’a pas vu Andras. Pourtant ils se revoient, et ce rendez-vous au parc, accompagnés du petit garçon de Saffie, va marquer la fin de l’histoire... Raphaël aperçoit Andras et comprend tout…
Il emmène alors son jeune fils en voyage, afin que celui-ci lui avoue tout ce qu’il sait. Ce faisant il désunit le duo d’inséparables formé par Saffie et son fils, et finit par causer la mort de celui-ci, dans des circonstances tragiques. Je spoile, mais c’est pour montrer à quel point ce roman est tragique, révoltant, dérangeant parfois. Les sentiments des personnages sont complexes, Saffie et Andras sont hantés par des origines et un passé qui bouleversent leurs vies. Leurs réactions sont surprenantes, parfois gênantes ; on ne sait trop que penser, on ne sait pas s’il faut compatir ou non à leurs réactions, à ces stigmates du passé qui les rendent si imprévisibles. Ce roman déroute, le lecteur se sent impuissant et presque rejeté face à ces êtres dévorés par le passé et l’Histoire. Sur les quatre personnages du roman, c’est Raphaël et son fils qui, je trouve, sont les plus à plaindre : ils doivent subir les humeurs et déconvenues de leur épouse et mère, et pour le petit garçon celles d’Andras, qu’il considère comme son Papa. Or ces pauvres ères n’aspirent qu’à une chose : le bonheur. Etre heureux et qu’on les laisse tranquilles. Ce qui est loin d’être le cas, même si le flûtiste, tout à sa musique, met un temps certain à s’en rendre compte.
                Une dernière chose tout de même, à propos du titre et plus joyeuse que le reste : pourquoi « l’empreinte de l’ange » ? Cela réfère à une histoire qu’Andras raconte à Saffie : à notre naissance, un ange pose son doigt au-dessus de notre lèvre supérieure, ce qui forme la petite goutte que nous avons tous à cet endroit. Telle cette marque, le passé pose sur la mémoire sa marque indélébile, qui jamais ne disparaît. Ainsi nous sommes tous ce que notre passé a fait de nous, et il est difficile d’oublier ce passé. Un passé qui peut être destructeur, comme l’illustre Nancy Huston. Du moins telle est ma lecture de cette œuvre ; une lecture pessimiste…et une empreinte plutôt démoniaque dès lors…
  

Le potentiel romanesque du Grand Nain porte Qwa

Le potentiel érotique de ma femme, David Foenkinos

Hector, un type un peu étrange souffrant d’une addiction elle aussi étrange rencontre de manière étrange une femme tout ce qu’il y a de plus normal… et la collectionne.
Voilà le livre résumé. D’accord, je pourrais développer davantage en expliquant que l’addiction en question c’est la collectionnite aigüe (autrement dit le besoin de collectionner tout et n’importe quoi), que l’étrangeté du type vient certainement de cette névrose, cumulée à la trentaine bien tassée qu’il traine avec son célibat, et le fait qu’il ait cherché à se suicider parce que quand même, tout ça, c’est pas une vie. On peut aussi, légitimement, se demander comment est-ce qu’on peut collectionner sa femme. Dans le cas du personnage en question, c’est simple : sa femme fait les carreaux, il en est tout émoustillé, et lui demande de recommencer, encore et encore. Dingue…
Bref ce roman, bien qu’il se lise vite et bien, est complètement barré. Encore une fois Foenkinos nous montre qu’un auteur peut écrire ce qu’il veut, du moment qu’il évoque la nature humaine, ses habitudes et ses travers. Le problème est que là, tout va de travers, tout est bizarre, étrange, incroyable, voire ridicule.
Finalement je ne sais pas tellement trancher : ai-je trouvé cela totalement ridicule, ou ai-je accroché malgré tout ? Je pense que comme bon nombre de lectrices (j'imagine (peut-être à tord) que ce sont majoritairement des femmes qui affectionnent ce genre de romans romantico-burlesques…), je me suis laissée prendre au jeu, tout en me disant : mais c’est n’importe quoi !!
M’est avis que Foenkinos a beaucoup de talent pour réussir à faire passer de si grosses pilules de folie. Il est déjanté je crois, mais suffisamment doué pour parvenir le plus souvent à nous faire croire que tout ce qu’il raconte est possible. Tout est plutôt bien ficelé, bien amené, et la folie maîtrisée peut donner quelque chose d’assez remarquable, dans le sens premier du terme. Parce que si on accepte de le lire, un tel roman ne laisse pas indifférent.
Il est vrai que cet auteur ne se prend pas au sérieux, et c’est assez plaisant. On pourrait peut-être même presque dire qu’il fait dans la méta-dérision romanesque… sans pédanterie aucune !
Je ne sais pas quels sont les divers avis sur ce thème, et vais m’empresser d’aller me renseigner à ce propos parce que tout de même, ce roman a connu et connaît encore un certain succès.

mardi 17 janvier 2012

L'aventure d'un naufrage

Les naufragés de l’île Tromelin, Irène Frain

   C’est une île de corail sèche, dure, qui fait mal et qui brise ; un furoncle émergeant dans les mers des tropiques ; un lieu de mort permanent, de tempêtes cycliques. Un lieu qui meurt et ressurgit, sans cesse, sans trêve. Les tortues y pondent, y meurent, et rarement survivent. Les oiseaux y ont leur nid, mais entre deux tempêtes, tout est détruit. Bref, cette île, c’est l’île du danger, comme on l’appelle.
   Elle est effrayante cette île, d’autant plus effrayante qu’on a du mal à la localiser. Certains l’ont vue, d’autres non ; certains l’ont répertoriée selon telles latitudes, alors que pour d’autres elle se trouve à telles autres. Une espèce d’île fantôme, comme il en existe beaucoup autour de Madagascar. Mais celle-ci, elle, est bien réelle…
   Trop réelle même, quand après de longues digressions sur les histoires de l’île et de la navigation au XVIIIème siècle, les marins de l’Utile, suite à un regrettable cap à l'est, la mutinerie ayant échouée, se retrouvent projetés sur ses durs coraux. Le bateau vient de faire naufrage, on n’avait pas vu l’île, trop sombre dans la brume nocturne. Le capitaine voulait faire son malin avec sa cargaison d’esclaves dans la soute ; maintenant, il n’a que ce qu’il mérite : un naufrage. Et un naufrage sur cette île, ce ne sera pas un séjour à Hawaï…
   Bon nombre d’entre eux sont morts dans le naufrage. Les marins qui restent sont sonnés. Les esclaves de la calle s’en vont de leur côté. On ne mélange pas blancs et noirs, même dans la galère.
   L’Utile était donc un bateau négrier ; mais un négrier clandestin. Le capitaine avait embarqué ces esclaves sans autorisation, pour les vendre un bon prix en Europe. Il ne s’attendait pas à ce que tous se retrouvent livrés à eux-mêmes sur une île…
   Le premier manque auquel il faut palier, c’est l’eau douce. Même si le bateau dégueule encore sa cargaison, cela ne suffira jamais. On s’y met, pendant des pages, et finalement on trouve de l’eau. Saumâtre certes, mais de l’eau douce. En mangeant les oiseaux qui pullulent au-dessus des têtes, on peut survivre. Puis le temps, les jours passent, certaines deviennent fous, d’autres parviennent à conserver de la suite dans les idées ; alors on tente de construire un bateau, pour s’enfuir. On y parvient. Il n’est pas assez grand pour tout le monde, on s’en serait douté. Il faut sacrifier les esclaves. Ils vont rester sur l’île.

   Voilà, l’aventure, la vraie, s’arrête là. Maintenant ça devient l’illustration de la lutte contre l’esclavage. D’ailleurs cette histoire va se solder par son abolition.
   Un roman qui tient en haleine, mais avec toutefois de grandes longueurs ; des rencontres de termes impromptues, inattendues ; un style parfois surprenant. Mais globalement un bon moment de lecture, et une manière intéressante d’aborder l’Histoire. L’alternance des points de vue de divers personnages permet de rendre l’ensemble dynamique, varié et donc intéressant.



samedi 7 janvier 2012

En cas de bonheur

En cas de bonheur, David Foenkinos

Encore un roman de Foenkinos qui déroute, mais qu’on ne peut pas lâcher. Il déroute parce qu’il est bourré d’invraisemblances, auxquelles finalement on s’habitue. Ce qui ressemble au premier abord à de l’invraisemblance fleur bleue voire niaise se révèle être la patte de cet auteur. Dans La Délicatesse, pour ceux qui l’ont lu (c’est mon cas) et éventuellement vu (ce n’est pas mon cas, pas encore tout du moins), une jeune femme devient veuve et tombe amoureuse du boloss de son bureau, après l’avoir embrassé de façon impromptue. Etrange, un peu risible, voire ridicule pour certains, ce genre de scène et de configurations incroyables pullulent dans En cas de bonheur. Et en définitive, c’est pour notre plus grand plaisir.
Un peu comme dans un vaudeville, Foenkinos nous dévoile les ficelles de cette intrigue rocambolesque et très bien construite. Deux personnages s’opposent : Jean-Jacques, un mari désabusé, médusé et en définitive amoureux, et Claire, sa femme, qui rêve de passion et d’idylle. Les deux s’aiment, mais le roman raconte le moment où tout a basculé entre eux. Tatata !
Construit très rigoureusement, ce roman frisant parfois l’absurde (tel qu’on peut parfois le croiser dans la vie, ceci dit) commence par un prologue, et finit par un épilogue. Les deux se ressemblent ; entre ces deux droites parallèles, des enchevêtrements de fils se mêlent et s’emmêlent, avec pourtant une harmonie certaine. Le lecteur lit avec plaisir les histoires alternées de chacun des époux séparés. L’un vit une passion brève mais puissante avec une nouvelle collègue de bureau canon (forcément… et encore, elle n’est pas secrétaire !) et l’autre avec le détective qu’elle a engagé pour filer en douce son mari volage. Si la femme est cocue la première, le tour du mari ne tarde pas. Bref, tous les deux vivent intensément cette période de pause dans leur couple, avec plus ou moins de désinvolture, de larmes, de regrets. Les périodes alternent, tout s’emmêle, pour finalement revenir à un unique point : l’amour. Huit ans de vie commune, tout semble faner ; vient le moment de s’amuser ; de retrouver des sensations perdues, celles des débuts. Ça pétille, c’est chouette, c’est joli, lumineux ; Noël tous les jours. Puis finalement, on repense à celui/celle avec qui on a passé tout ce temps, tous ces bons moments, depuis huit ans. Et en définitive, qu’arrive-t-il ? On se retrouve. Mais chez Foenkinos, les retrouvailles sont vaudevillesques, rocambolesques ; c’est plus que romanesque, c’est quasi burlesque. Je ne vous en dirai pas plus. Ah si tout ce même, peut-être une chose : en cas de bonheur, il n’y a pas de remède ; juste éventuellement accepter d’avaler la pilule rose, gratuite et euphorisante, dont la vie nous fait parfois cadeau. Par conséquent, ne la laissons pas passer…
En bref, si on accepte l’univers incroyable de Foenkinos, d’où émergent pourtant des adages, des observations fort justes et des mises en scènes surréalistes qui font réfléchir, on peut se dire que c’est un bon roman.
Ceci dit rien à avoir avec le dernier en date, Les Souvenirs, bien plus sérieux, bien moins ludique, et pourtant tout aussi réussi. Un grand romancier sous ses airs bonhommes, qui sait en plus jouer sur de nombreux registres. A lire donc !

mercredi 4 janvier 2012

Clèves, une ville loin des convenances royales

Clèves, Marie Darrieussecq

Il y a plus de 300 ans, Madame de la Fayette écrivait La Princesse de Clèves. L’histoire d’une princesse de la cour d’Henri II qui, touchée par l’amour, y renonçait par dévouement à son défunt mari. Au grand damne de Nemours, jamais Madame de Clèves ne consommera le coup de foudre…
Solange, la toute jeune princesse moderne, consomme elle. Des serviettes higiéniques quand « elle les a », des garçons que elle « le fait », des hommes quand elle « le refait ». Les avoir, le faire et le refaire forme les trois parties de ce roman constitué de multiples fragments liés les uns aux autres par la chronologie de l’évolution de la jeune fille en pleine puberté.
Solange vit avec sa mère dépressive et sa « nounou » (un voisin un peu étrange…). Son père est rarement présent, puisqu’il serait pilote de ligne (cela reste toutefois un peu mystérieux, comme beaucoup d’éléments de ce roman, un peu fondus dans le morcellement des paragraphes. Un univers familial un peu instable lui aussi, qui ne laisse pas beaucoup de place à la sécurité, peu de gens pour la rassurer, peu de temps pour lui expliquer ce qui se passe dans son corps et son cœur. Pourtant à l’école, on ne parle que de « ça ». Le sexe est partout, dans toutes les bouches, sous tous les regards. Comme dans la fameuse PDC, les histoires enchâssées sont omniprésentes (introduites au gré des rencontres et des discussions), et surtout, la vue est au centre du roman. Le sexe se voit : on voit le sang, on voit la débauche paternelle, on voit les corps qui se mêlent, s’emmêlent surtout, parce qu’ils sont jeunes et inexpérimentés.
Tout est très cru dans ce roman où l’on parle des règles sans langue de bois, un peu brutalement, une brutalité qui coïncide avec le sentiment de Solange quand elle les subit pour la première fois. La brutalité également des garçons qu’elle rencontre, et avec qui elle « le fait » pour la première fois. Elle veut savoir ce que ça fait, et bien elle ne va pas tarder à le savoir.
Tout ceci est narré avec des mots d’enfant, de jeune fille sans expérience qui découvre la vie, l’amour, la sexualité surtout. Ce n’est pas Solange qui raconte, c’est un narrateur interne ou omniscient, on ne sait pas trop, tout est un peu brouillé, à l’image de ces repères qui changent. Le passage de l’enfance à l’adolescence.
Un roman aux multiples épisodes, raconté avec justesse, sans langue de bois, dans toute la réalité toute nue (c’est assez approprié dans ce cas ^^) des évènements. Un roman étonnant, qui n’a pas peur des mots, et qui m’a beaucoup plu. Un beau cadeau de Nowel J !