Je ne vais rien vous apprendre, dans un
premier temps, en vous disant qu'Harry Potter a connu un succès planétaire. Plus de
400 millions d'exemplaires vendus de par le monde, traduis dans dans
67 langues, dont le latin (intéressant...!) et le grec ancien. Plein de
sous aussi forcément, plein de produits dérivés, des films, des fan fictions,
etc...
Mais du point de vue littéraire ?
Déjà, Harry
Potter marque l'avènement de la littérature Young Adult.
Comme son nom l'indique, cette littérature concerne les adolescents de plus de
15 ans, et les adultes. Une tranche d'âge qui, il y a encore une quinzaine
d'années, n'avait le choix qu'entre Choupy ou Balzac (et j'exagère à peine). En
effet, une des innovations de cette saga est qu'on grandit avec son héros au
long des 7 tomes. Ainsi quand on est petit on lit les deux premiers tomes, et
quand on grandit un peu, les 5 suivants. Ainsi on a pu commencer à lire Harry Potter à 10 ans, et continuer jusqu'à nos 17
ans. Or passé 15 ans, c'est Young Adult. CQFD. Harry Potter est de la
littérature Young Adult. Depuis on a eu Hunger
Games, Percy Jackson,
Artemis Fowl, et plein d'autres.
HP a donc marqué un tournant dans les
habitudes de lecture. Il y a selon moi un avant et un après HP. Je ne suis pas
libraire mais je pense que ça a changé beaucoup de choses de ce côté là aussi.
HP a donc rencontré un public très large,
de 7 à 77 ans (enfin mon papy n'a pas lu HP). Mais a-t-il bouleversé les attentes des
lecteurs ?
Par ailleurs, une autre des qualités
narratives de l'oeuvre réside dans le choix de la focalisation : JKR aurait pu
choisir uniquement la focalisation interne, pour nous faire tout découvrir à
travers le regard d'Harry, comme dans beaucoup de romans Young Adult
d'ailleurs. C'est ce qu'elle choisit de faire dans l'ensemble, nous faire
découvrir l'univers des sorciers à travers les yeux de Harry (lequel est novice
en matière de magie, ce qui facilite la narration puisqu'elle peut nous
expliquer bon nombre des particularités du monde des sorciers en faisant en
sorte qu'un autre personnage les explique). Mais elle maintient également une
distance critique, n'hésitant pas à se moquer de lui par moments. La voix
narrative est donc assez subtile et mêlée dans HP. Toutefois, cela suffit-il à
faire de ces romans de la littérature ?
Non pas sans doute si on s'en tient à la
question de la réception. En effet, pour avoir un chef-d'oeuvre, il faut qu'il
y ait un écart esthétique entre ce que le public attend et ce
que le livre lui propose. Un écart, un étonnement. Les oeuvres populaires ne
nous étonnent pas, ne nous dérangent pas, on les ouvre en sachant plus ou moins
ce qu'on va y trouver, en espérant tout de même être un peu étonnés, mais sans
plus. Alors qu'une oeuvre littéraire surprend, voire répugne. Pensez à Madame Bovary, complètement
rejeté par la critique. Une femme adultère, du discours indirect libre, autant
de points qui rebutèrent les lecteurs. Et pourtant, aujourd'hui, personne
n'irait dire que ce pavé de Flaubert n'est pas une oeuvre du patrimoine
littéraire.
Quid d'HP ? Certes on a pu être surpris
par certains choix de JKR, fasciné par son univers, emporté par un
engouement... mais je ne crois pas qu'on en soit à un étonnement littéraire. Et
surtout, il n'y a eu aucun rejet. Les lecteurs ont été bouleversés, mais il n'y
a eu aucune critique. Ou alors dithyrambique. Le nombre d'exemplaires vendus ne fait
donc pas d'une oeuvre un monument littéraire.
Toutefois, si ce n'est pas de la littérature,
HP n'en reste pas moins un roman. Et il s'avère qu'HP présente un certains
nombre des caractéristiques qui font un roman, selon certains
théoriciens.
D'abord, Harry Potter est un bâtard, doublé d'un orphelin.
Sa mère est une Moldue, son père un sorcier. Il a été élevé par son oncle et sa
tante, des Moldus sans aucun lien avec le monde de ses parents. Or selon
Marthes Robert (dans Roman des
Origines, Origines du roman), la plupart des héros de romans sont des
orphelins et des bâtards (revenant ainsi aux origines même du genre, puisque le
roman est un genre bâtard, entre l'épopée et le conte populaire). Harry serait
même au stade pré-oedypien, c'est à dire qu'il quitte ses parents adoptifs (les
Dursley) pour aller vers un autre monde, celui de ses vrais parents (Poudlard).
Je trouve que jusque là, ça colle pas mal. On est bien dans un Roman au sens
profond du terme.
Ensuite, Harry est bien un individu confronté à un monde qu'il
ne connait pas, et ne maîtrise pas : élevé dans un placard à balais (il va
d'ailleurs les adorer après), il est tout à coup enlevé par un géant, achète
une baguette magique, un chaudron, une chouette, traverse une barrière pour
monter dans un train qui l'emmène vers un château merveilleux où il va
apprendre... la magie. Novice en la matière, Harry est le héros idéal puisqu'il découvre
tout avec un regard neuf. Non seulement JKR a trouvé une parade pour nous
expliquer à nous aussi coutumes et principes magiques, mais pour exercer aussi
un regard critique (utilisation de l'étranger dans les romans dès le 18ème
siècle pour dénoncer les dérives de la France ou d'autres régimes politiques).
Finalement, HP est pour son auteur l'occasion de critiquer la société
britannique (l'uniforme, les collèges d'élite, l'administration,...).
"Au moyen de la coupure qu'il pose
entre l'individu et son milieu, le roman est le premier genre à s'interroger
sur la genèse de l'individu, et sur l'instauration de l'ordre commun."
Cette citation issus de La pensée du Roman de Thomas Pavel me semble bien faire
valoir l'idée qu'Harry Potter est
bel et bien un roman : Harry est différent des autres, stigmatisé même (la
cicatrice, tout de même violent comme symbole ! et marqué au front, comme un
espèce d'oeil omniscient), et essaie de comprendre le monde qui l'entoure. On
s'interroge donc sur un individu singulier (Harry, qui a connu de grandes
souffrances, et dont on suit l'évolution psychologique) et le monde qui
l'entoure, espèce de stéréotype d'une société élitiste.
Reste la question du style. Que dire du style de JKR
? Certes l'écriture en VO est très agréable, on sent la recherche, la volonté
de ne pas être lourd ou redondant, le souci du détail avec la transcription du
parler d'Hagrid ou de certains accents... mais cela suffit-il ? On est tout de
même loin de Shakespeare et de Flaubert. D'ailleurs heureusement, parce que les
plus jeunes ne s'amusent pas avec ceux-là, même avec Bel Ami ou Hamlet (encore moins avec eux peut-être même
!). La question du style est donc sans doute ce qui manque à JKR pour être
promue au rang d'oeuvre littéraire.
Bon, je dois reconnaître que, en dépit
d'un certain nombre d'arguments assez convaincants, la question du style reste irrécusable... et je dois
apposer un refus catégorique à la promotion de la saga au rand de Shakespeare
et autres Lewis Caroll.
Ceci dit, si HP n'est pas une véritable
oeuvre littéraire, ça reste un phénomène,
qui aura permis à plein de jeunes de se mettre à la lecture. Et ça, quel que
soit le livre, ça n'a pas de prix. Danièle Sallenave promeut cela dans
bon nombre de ses essais : la littérature permet de nous faire vivre d'autres
vie, et de découvrir l'empathie. Et Harry est confronté à plein d'émotions
différentes : la gloire et ses affres, la jalousie (Ron qui lui fait la tête
dans le tome 4 parce que c'est lui qui attire toujours les regards), mais aussi
l'importance de l'amitié et de la fidélité. Il semblerait même que les lecteurs
d'Harry Potter soient plus tolérants.
C'est vrai qu'être ami avec Hagrid ou discuter avec un elfe de maison qui se
frappe la tête pour se punir à la moindre parole de travers demande un certain
degré d'acceptation de la différence.
Bon, je pourrais continuer encore
longtemps, il y a beaucoup de choses à dire sur cette série de légende.
D'ailleurs, même si HP n'est pas de la littérature à proprement parler (à cause
du style encore), on peut sans hésiter dire que c'est un classique, puisque
tout le monde le connaît et que, le plus souvent on ne dit pas "je suis en
train de le lire" mais plutôt "je
prends le temps de le relire":).
Pour en savoir un peu plus : http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20130920.OBS7871/harry-potter-est-un-batard.html
Un petit mot sur Harry Potter et la Coupe de feu (tome 4) :
Intéressante cette réflexion ! Je n'avais pas fait ce lien entre le roman, genre "bâtard", et le fait que Harry soit un orphelin, fils d'un sorcier et d'une sorcière née moldu. Par contre, je ne m'étais pas posé la question de savoir si c'est une oeuvre littéraire. Pour moi, il y a littérarité à partir du moment où il y a création. Donc pour moi, c'est bien un roman, une oeuvre littéraire. Je mets à part la question de la qualité. Du coup c'est intéressant d'avoir ton avis sur la question, ça permet de découvrir d'autres perspectives :) Je pense que Harry Potter est une oeuvre littéraire qui mérite qu'on la découvre, pleine de qualités et qui promet de bonnes heures de lecture. Et ces romans peuvent être un bon tremplin pour des jeunes qui n'aiment pas spécialement lire, et qui pourront ensuite découvrir d'autres oeuvres et des classiques. Après, comme toi, je ne suis pas de ceux qui l'élèvent au rang de chef d'oeuvre.
RépondreSupprimerComme je suis contente de te revoir par ici !!!
SupprimerEt je suis aussi carrément contente que tu aies osé lire mon pavé un tantinet didactique ^^. Tu es ma plus fervente lectrice !! Avant toi, personne ne s'y étais osé... !
Je vais de suite aller jeter un oeil chez toi.
Sinon concernant HP, j'avais la même réflexion que toi avant concernant le fait que ce soit une oeuvre littéraire comme c'est un roman, mais j'ai eu envie de creuser et comme quoi, il y a pas mal d'arguments contre, surtout si on entend "oeuvre littéraire" = "chef d'oeuvre".
A tout de suite chez toi :p
Très belle réflexion sur une série qui a fait naître bien des lecteurs... Je n'ai jamais vraiment considéré Harry Potter comme une oeuvre littéraire, c'est certain qu'on est loin des grands classiques ou du chef d'oeuvre. Je pense tout de même que c'est presque devenu un indispensable lecture, que je ferai découvrir à mes enfants, mes petits enfants, mes neveux, peu importe, mais il faut qu'ils vivent ça également. Par rapport au fait qu'il s'agisse de littérature Young Adult, oui et non. Comme tu le dis, les premiers tomes plairont aux plus jeunes, c'est au début une oeuvre à la base purement jeunesse (9-12 ans) qui a évolué en même temps que ses lecteurs, et je suis vraiment contente d'avoir eu l'occasion de grandir en même temps que la série.
RépondreSupprimerLe problème que je rencontre en ce moment, c'est que je ne vois aucune saga jeunesse qui puisse vraiment détrôner HP. Ce n'est même pas par nostalgie ou à travers le bête et méchant "c'était mieux avant", mais vraiment, même les Hunger Games et autre Divergente n'ont pas atteint le stade de HP, et ils sont quand même bien différents dans leurs histoires. Alors si ce n'est pas une oeuvre littéraire à proprement parler, ça reste quand même un sacré monument et je suis vraiment curieuse de découvrir la série qui saura le faire "oublier"...
Je ne sais pas si ce commentaire a réellement un intérêt face à ton texte si bien concocté, mais tant pis !
Tu es bien gentille avec mon article... je le trouve bâclé et inabouti. Je l'ai écrit d'une traite un soir après quelques jours de réflexion et n'y ai pas retouché depuis... Mais comme je vois que certains s'y intéressent, je vais essayer de le peaufiner un peu. Merci de ton passage en tout cas :)
SupprimerJe pense comme toi qu'il sera difficile de détrôner Harry Potter. Même la Passe-Miroir, qui est vraiment très bien, ne l'égale pas. En revanche il peut égaler ou presque, en version française et moins élaborée, les Royaumes du Nord de Pullman (ce qui est déjà pas mal !). Ce qui fait le succès d'HP selon moi, c'est la longueur de la série mais aussi la magie qui s'associe à une atmosphère scolaire, qui peut parler à tous.
Ceci étant, peut-être que le ou la futur(e) JK Rowling est né(e) !!